Jazz et Tango

Quand le jazz est là, le tango s’en va-t-il ?
« Quand le jazz est là, la java s’en va » disait Claude NOUGARO. Peut-on en dire autant du tango ? Ces deux musiques que sont le jazz et le tango, l’une mitonnée du côté de la Nouvelle-orléans, l’autre à la pointe des Amériques, ont à peu près le même âge, un parcours parallèle et souvent croisé.
Mais au fait, est-ce que le jazz est vraiment une découverte pour le tango ? Ce serait oublier que le brassage du delta du Rio de la Plata qui a fourni, en son temps, son quota d’esclaves pour les mines de Potosi et puis aussi ce « blues » alchimie de habanera, de candombe, d’éléments africains, hispano-cubains et européens, avait déjà effectué le boulot.
Et à l’image de ce tango intitulé « Joaquina » écrit par un certain Juan BERGAMINO, beaucoup d’autres tangos, archaïques, étaient teintés de ragtime, de ces morceaux de Scott JOPLIN, lus sur des pianos mécaniques, ou insufflés de l’énergie de Jerry Roll MORTON.
Dès les années 1920, Adolfo Carabelli, surnommé le « Canaro du jazz » joue jazz et tango. Les orchestres de Roberto FIRP ou Osvaldo FRESEDO enregistrent des charlestons ou des fox-trots. L’alternance des genres est une pratique courante que l’on retrouve dans d’autres styles de musiques et de continents.
Dans l’idylle entre jazz et tango, le génial guitariste Oscar ALEMAN est un acteur de premier plan. Guitariste contemporain de Django REINHARDT, à qui il fut souvent comparé, showman au swing irrésistible, il est originaire de la région de Chaco. Fils d’une indienne Toba et d’un père uruguayen, il a joué de la musique brésilienne, des fox-trots et des valses avec « Los Lobos ». Oscar ALEMAN que l’on retrouve aussi auprès de Carlos Gardel notamment, avec sa composition « Chinita ».
En Turquie, c’est un saxophoniste de jazz qui devient la star des chanteurs de tango. Il s’appelle Ismael ÖSQÜR.
Dans les années 50, surtout après 1955, de nombreux musiciens arrivent en Argentine à la faveur de la mode du « tout-américain » qui accompagne l’exil de Juan PERON.
En 1956, la venue du trompettiste de jazz Dizzie GILLESPIE qui s’habille en gaucho, monte à cheval en plein centre-ville et enregistre avec Osvaldo FRESEDO, reste gravée dans les mémoires. Et puis, il y avait eu, un an avant, Louis ARMSTRONG, qui avait enregistré « El Choclo » sous le titre « Kiss of Fire ».
Le tango, dont bon nombre de musiciens savaient improviser, comme Osvaldo TARANTINO ou Anibal TROILO, était teinté de jazz. Tout le monde se croisait dans les jam-sessions de l’époque. Au « Bop Club » de Buenos Aires, de nombreuses soirées se terminaient avec des tangos et des milongas qui se retrouvaient affublés de toutes les instrumentations possibles, portés par ces jazzmen comme Rodolfo ALCHOURRON, Lalo SCHIFRIN ou Horacio ‘’Chivo‘’ BORRARO.
Parmi les grands noms du jazz tango, il y a évidemment l’incontournable Horacio SALGAN, qui, tout comme Osvaldo PUGLIESE, était fou de jazz. Dans les années 60, alors que les grands orchestres sont définitivement en déclin, et que les formations réduites voient le jour, Horacio SALGAN forme le « Quinteto real ».
Le fil tendu entre tango et jazz et les rêves inassouvis de Astor PIAZZOLLA, c’est la génération suivante qui l’étirera, notamment un certain Tomas GUBITSH. Guitariste électrique, né d’une mère roumaine et d’un père hongrois, ce virtuose de la guitare ne serait pas associé au tango s’il n’y était pas lié par une expérience singulière avec PIAZZOLLA et par ce qu’il nomme son « tango d’Ulysse », un tango érudit, voyageur et atmosphérique.
Autre grand nom qui se frottera au Maestro PIAZZOLLA et la nouvelle vague de musiciens argentins, c’est le bandonéoniste Dino SALUZZI. Sur l’album « Albores », il éradique seul avec son bandonéon, les frontières entre folklore argentin, jazz, musique contemporaine et musique improvisée.
Le jazz est là et le tango le caresse avec sensualité…
Source : rtbf – H. VAN LOO